« La discipline budgétaire n’est jamais l’ennemie de la souveraineté ; elle en constitue le socle. » — Mario Draghi
L’exercice 2026 intervient dans une phase charnière où les équilibres internes de l’État se tendent sans pour autant franchir un seuil critique. Le pays a choisi depuis 2020 un modèle assumé de soutien à la demande interne, de consolidation sociale et d’investissement dans les infrastructures hydriques, énergétiques et logistiques. Ce choix a produit des résultats tangibles : amortissement du choc externe, maintien des réserves de change, réduction progressive de l’inflation, diversification réelle des segments productifs hors hydrocarbures, capacité d’endettement interne préservée. Cette trajectoire ne peut toutefois se prolonger qu’à condition de restaurer la cohérence entre trois comptes fondamentaux : le compte budgétaire, le compte de la monnaie et le compte extérieur. La crédibilité future du dinar, la stabilité de la dette et la confiance des épargnants domestiques en dépendent.
Cet article s’adresse directement au Ministre des Finances. Il vise à formuler des propositions opérationnelles, techniquement réalistes, compatibles avec les orientations présidentielles, protectrices des ministères régaliens et conformes à la loi organique relative aux lois de finances (15-18). Il s’agit de consolider la souveraineté financière du pays par des solutions exécutoires, sans fragiliser l’État ni renoncer au cap social.
I. Soutenabilité budgétaire, solde primaire hors hydrocarbures et nécessité d’un mécanisme de stabilisation
Le déficit inscrit dans la loi de finances pour 2026 demeure élevé et structurel. Les dépenses globales atteignent un niveau historiquement haut, en partie en raison de l’effort d’investissement dans l’eau, l’énergie, le logement et les infrastructures. Le financement de ce déficit repose essentiellement sur la dette intérieure, dont l’encours avoisine 18 000 milliards de dinars. Une part importante résulte des résidus du financement non conventionnel (2017-2020) et des reprises de dettes opérées pour soutenir les entreprises publiques. Il serait erroné d’y voir un risque immédiat de crise de liquidité : le système bancaire dispose encore d’un volant de ressources, et la dette extérieure de l’État reste quasi nulle.
Le problème se situe ailleurs : l’État ne publie pas encore de manière opposable un solde primaire hors hydrocarbures en dollars ni une analyse de sensibilité aux cours du pétrole et du gaz. Sans cet instrument, il est impossible de distinguer le déficit interne, financé en dinars, du déficit externe, qui conditionne la soutenabilité réelle. La disparition du Fonds de régulation des recettes, qui jouait le rôle d’amortisseur budgétaire, renforce cette vulnérabilité. L’absence d’un mécanisme équivalent met les finances publiques dans une position asymétrique face aux chocs de prix, même si les réserves de change demeurent supérieures à 65 milliards de dollars.
Le renforcement de la discipline budgétaire ne doit en aucun cas s’exercer au détriment des ministères régaliens. L’armée, la sécurité intérieure et les services extérieurs sont les garants de la stabilité nationale et ne doivent pas être intégrés au périmètre d’ajustement. La soutenabilité doit être recherchée dans la composition des dépenses hors secteurs régaliens, en améliorant la productivité du capital investi, en accélérant la chaîne d’exécution des projets et en maîtrisant les dépenses de fonctionnement à faible rendement économique.
Il est indispensable de rétablir un mécanisme de stabilisation des recettes, qu’il s’agisse d’un FRR rénové ou d’un outil équivalent fondé sur une règle simple : chaque dollar de recettes additionnelles au-dessus d’un prix de référence doit être épargné en partie et ne pas alimenter la dépense courante. Un tel mécanisme protège simultanément le budget, le dinar et la crédibilité de l’État. Des modèles comparables utilisés en Norvège, au Kazakhstan et en Arabie saoudite montrent que des dispositifs de type « fonds de stabilisation » réduisent la volatilité budgétaire de 30 à 45 % lorsque les règles d’épargne sont automatiques et opposables.
II. Dette intérieure, cadre monétaire et effet d’entraînement de M1
La croissance de la dette intérieure ne constitue pas en soi une anomalie dans un pays qui dispose de ressources bancaires abondantes. Le problème réside dans son interaction avec la liquidité et la masse monétaire. M1 a augmenté plus vite que le PIB réel au cours des dernières années, ce qui accroît la sensibilité de l’économie aux chocs d’offre et complique la stabilisation des prix. La part du cash hors banques demeure élevée. Le ratio prêts/dépôts, autour de 60 %, est trop faible pour une économie qui ambitionne un redéploiement productif.
La modification récente du cadre d’emprunt du Trésor auprès de la Banque d’Algérie (extension des plafonds et des délais) est compréhensible dans une logique de flexibilité, mais elle n’est pas sans risques. En l’absence d’un pilotage strict de M1 et d’un corridor de taux resserré, l’État s’expose à une quasi-monétisation progressive de sa dette, qui fragiliserait la valeur interne du dinar. Il n’existe aucun indicateur empirique démontrant une transmission fluide du taux directeur au marché interbancaire, et la reprise du crédit productif demeure trop lente.
Le développement d’une courbe de taux en dinars à partir de maturités de cinq ans est un impératif de crédibilité monétaire. Les expériences des États-Unis, du Japon et des pays du G20 montrent que la profondeur d’un marché obligataire souverain commence par l’établissement d’une courbe de rendement lisible entre 2 et 10 ans, même lorsque le marché est concentré. La création d’une telle courbe permet de calibrer les émissions, d’allonger la duration des actifs bancaires et d’améliorer la transmission des signaux de la Banque centrale. C’est un préalable à toute politique monétaire crédible.
L’encours de sukuk souverains islamiques offre ici un levier technique essentiel. Ils permettent d’absorber la liquidité excédentaire sans création monétaire et de donner au système bancaire des actifs longs, sûrs et rémunérateurs. La gestion active de la dette domestique — par maturité, par indexation, par transparence du calendrier d’émissions — doit devenir un outil stratégique et non une simple variable d’ajustement.
« Sans transparence financière, même la plus solide des monnaies finit par s’éroder. »
— Stanley Fischer, ancien vice-président de la Réserve fédérale américaine
Cette observation résume parfaitement la situation. La dette intérieure algérienne n’est pas dangereuse en elle-même ; ce qui le serait, c’est l’absence de publication régulière et systématique des agrégats M1 et M2, des flux de liquidités, et de la structure d’échéance des titres publics. Une double clôture trimestrielle intégrant ces éléments est un instrument indispensable de stabilité.
Lecture externe et perception des investisseurs
L’environnement international accorde une importance décisive à la qualité des données financières. Les investisseurs extérieurs ne demandent pas davantage d’ouverture ni d’endettement externe ; ils demandent de la prévisibilité, de la cohérence entre chiffres et politiques publiques, et une visibilité sur la liquidité interne. La publication d’un solde primaire hors hydrocarbures, d’un calendrier d’émissions souveraines, d’un corridor de taux fonctionnel et d’une trajectoire monétaire lisible constitue précisément le type d’informations qui rassurent les institutions financières internationales, les porteurs de sukuk internationaux et les partenaires énergétiques asiatiques ou européens. L’enjeu n’est pas d’attirer des capitaux externes, mais de consolider la notation implicite du pays et de réduire le risque-prime sous-jacent dans ses transactions stratégiques.
III. Fiscalité, traçabilité et justice : le cœur du contrat économique
La structure actuelle des recettes fiscales demeure trop dépendante des hydrocarbures. Les efforts de numérisation sont réels et doivent être salués, mais l’efficacité de la collecte reste pénalisée par trois facteurs : le secteur informel, l’absence de facturation électronique obligatoire et l’insuffisance d’interopérabilité entre la DGI, les Douanes, la CNAS et l’ONS. La mise en place d’un identifiant fiscal unique est une avancée, mais elle reste partielle tant que les transactions commerciales ne sont pas tracées.
Les régularisations fiscales à 10 % constituent une réponse administrative immédiate, mais elles créent une fragilité structurelle. L’expérience de 2015 a montré leur inefficacité et leur effet pervers : elles récompensent le non-contribuable, pénalisent le citoyen discipliné et affaiblissent la justice fiscale. L’impossibilité juridique de recourir à des mesures à effet rétroactif — principe consacré par la loi organique relative aux lois de finances — devrait être rappelée systématiquement pour stabiliser la relation entre investisseurs et administration. Un cadre fiscal solide ne repose pas sur l’exception, mais sur la régularité et la prévisibilité.
L’expérience internationale est claire : l’introduction de la facturation électronique obligatoire accroît les recettes effectives de 1 à 1,5 milliard de dollars par an dans les économies intermédiaires à structure fiscale comparable (Mexique, Turquie, Brésil, Vietnam), selon les études consolidées de la Banque mondiale (2023) et de l’OCDE (2024). La raison est simple : la traçabilité réduit les déductions fictives, supprime les crédits de TVA latents et élargit l’assiette sans hausse des taux.
La solution n’est ni dans l’augmentation des taux ni dans la prolifération d’amnisties, mais dans la traçabilité. L’instauration de la facturation électronique obligatoire B2B et B2G, assortie d’une retenue automatique de TVA pour les contrats publics et d’un déférencement automatique des opérateurs non conformes, a l’avantage d’élargir l’assiette sans peser sur la classe moyenne. Cette approche est cohérente avec les engagements présidentiels et renforce l’autorité de l’État sans alourdir la pression fiscale.
IV. Trois décisions exécutoires à prendre en 2026
La première décision est la publication obligatoire du solde primaire hors hydrocarbures en dollars et d’une note de sensibilité pétrole-gaz intégrée à la loi de finances et à la loi de finances complémentaire. Cet instrument est indispensable pour rassurer les banques, les épargnants et les investisseurs domestiques. Il permet de distinguer clairement le déficit interne financé en dinars du déficit externe qui conditionne la souveraineté monétaire.
La deuxième décision est l’opérationnalisation de la facturation électronique et des mécanismes automatiques de retenue et de reversement fiscal. Leur mise en œuvre doit être assortie de sanctions administratives strictes. L’expérience internationale démontre qu’une telle transformation peut accroître les recettes effectives de 1 à 1,5 milliard de dollars en une année sans augmenter les taux d’imposition.
La troisième décision est la réactivation de la politique monétaire autour d’un corridor de taux resserré, d’une gestion active de la dette intérieure et d’une double clôture trimestrielle des agrégats monétaires. L’objectif est de stabiliser M1, de réduire le cash hors banques et de protéger le dinar en améliorant sa productivité interne.
V. Ce que l’État a accompli et ce qui doit être consolidé
L’État a maintenu son engagement social, soutenu le pouvoir d’achat, accéléré les investissements hydriques et énergétiques, et posé les fondations d’une transformation digitale de la fiscalité. Il a préservé les réserves de change et évité tout recours à l’endettement extérieur. Cette stratégie a protégé la souveraineté du pays et stabilisé l’économie dans une phase mondiale incertaine.
Ces acquis ne doivent pas être remis en question. Ils doivent être consolidés par une architecture statistique et financière capable de rendre cohérents les trois comptes fondamentaux : le budget, la monnaie et le compte extérieur.
Conclusion
La souveraineté économique n’est pas un slogan. Elle résulte de la capacité d’un État à financer ses politiques internes sans fragiliser sa monnaie, à protéger ses réserves tout en soutenant son économie, et à inspirer confiance à ses citoyens. L’Algérie possède les moyens de maintenir une trajectoire crédible, stable et conforme à son modèle souverain. Les décisions à prendre ne relèvent pas de l’austérité, mais de la cohérence.
Les trois nœuds structurels — soutenabilité budgétaire, cohérence monétaire et justice fiscale — peuvent être résolus par trois décisions claires, exécutoires et compatibles avec les orientations du Président. Elles formeront la base d’un cycle de consolidation qui permettra à l’Algérie de rester maîtresse de sa trajectoire, de renforcer la valeur réelle du dinar et d’offrir à sa jeunesse un cadre économique fiable.