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Algérie 2026 — Comprendre la loi de finances sans panique : ce qui change vraiment

Déficit élevé, dette intérieure en hausse, loi 15-18 modifiée, fiscalité en retard : la loi de finances 2026 nourrit les inquiétudes. Cette version citoyenne explique, sans alarmisme, ce qui se joue réellement pour le budget, la monnaie et la souveraineté économique de l’Algérie.

Algérie 2026 — Comprendre la loi de finances sans panique : ce qui change vraiment
Analyse citoyenne de la loi de finances 2026 en Algérie, entre budget, dette et stabilité monétaire.
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En 2026, l’Algérie affronte une équation délicate : déficit élevé, dette intérieure en hausse, loi 15-18 modifiée, fiscalité en retard. Plutôt que de céder aux rumeurs, il est temps d’expliquer clairement ce qui est sous tension, ce qui reste sous contrôle et ce qui doit être corrigé.
« La discipline budgétaire n’est jamais l’ennemie de la souveraineté ; elle en constitue le socle. » — Mario Draghi

Pourquoi la Loi de finances 2026 enflamme le débat

Depuis plusieurs semaines, la Loi de finances 2026 s’est installée au centre du débat public : déficit élevé, dette intérieure en hausse, disparition du Fonds de régulation des recettes (FRR), masse monétaire abondante, fiscalité qui peine encore à rattraper l’informel. Beaucoup de citoyens sentent que « quelque chose ne tourne pas rond », sans toujours savoir où se situent les vrais risques.

Cette version citoyenne vise à expliquer, sans jargon inutile, ce qui se joue réellement dans cette loi de finances : non pas pour alimenter l’inquiétude, mais pour éclairer le débat avec des faits, en adressant un message à la fois aux citoyens et, implicitement, aux autorités.

Un État qui dépense beaucoup, mais selon un cap assumé

Depuis 2020, l’Algérie a choisi une trajectoire claire : soutenir la demande interne, protéger le pouvoir d’achat, et investir massivement dans des secteurs jugés vitaux — eau, énergie, logement, infrastructures de transport. Ce choix a produit des résultats visibles : les réserves de change se maintiennent au-dessus de 65 milliards de dollars, l’inflation a commencé à se calmer, plusieurs segments hors hydrocarbures se diversifient, et la dette extérieure demeure quasi nulle, ce qui préserve la souveraineté vis-à-vis des bailleurs étrangers.

Le revers est tout aussi réel : le déficit budgétaire interne reste élevé, et l’État ne publie pas encore un indicateur clé pour comprendre la situation, le solde primaire hors hydrocarbures exprimé en dollars. Tant que cet indicateur n’est pas rendu public, deux réalités très différentes restent confondues dans le débat : d’un côté, le déficit interne financé en dinars, qui relève de la gestion domestique ; de l’autre, la vulnérabilité externe, liée aux prix du pétrole et du gaz, qui détermine la vraie contrainte de soutenabilité.

Depuis la disparition du FRR, plus personne ne sait, de manière visible et institutionnalisée, comment l’État absorberait un choc pétrolier sévère. La mise en place d’un mécanisme de stabilisation modernisé — qu’il s’appelle FRR ou autrement — n’est plus un luxe technique : c’est une condition de lisibilité pour les citoyens, les banques et les partenaires.

Loi 15-18 modifiée : ce qui change vraiment, sans dramatiser

Une grande partie des inquiétudes vient de la modification de la loi 15-18, qui encadre les relations financières entre le Trésor et la Banque d’Algérie. Beaucoup y voient un « retour au financement non conventionnel » ou un « QE algérien ». La réalité est plus nuancée.

La loi modifiée permet à l’État de prolonger la durée des avances de la Banque d’Algérie, d’étendre leur champ d’usage et de renouveler ces facilités sur des périodes de l’ordre de huit à douze mois. Ces ajustements ne sont pas anodins : ils traduisent une tension réelle sur la trésorerie de l’État. Dire le contraire serait tromper le citoyen.

Mais ces changements ne signifient pas que l’Algérie « imprime de l’argent » sans limite, comme entre 2017 et 2020. Le dispositif actuel reste juridiquement encadré : les avances sont plafonnées, limitées dans le temps, inscrites dans le cadre de la politique monétaire, et ne peuvent se transformer en planche à billets illimitée sans violer l’esprit même de la loi.

Ce mécanisme n’est pas dangereux en soi ; il devient risqué s’il est utilisé comme solution permanente au lieu de rester un filet de sécurité. S’il est accompagné d’une discipline monétaire stricte — publication régulière des agrégats M1 et M2, corridor de taux resserré, suivi public des avances du Trésor — il peut servir de pont temporaire. S’il est prolongé indéfiniment, il finit par alimenter l’inflation et éroder la confiance dans le dinar.

Le message implicite aux autorités est clair : reconnaître que la trésorerie est sous tension n’est pas un aveu de faiblesse, à condition d’y répondre par plus de transparence et une meilleure coordination entre budget et monnaie.

La dette intérieure et la monnaie : où se situe le vrai risque ?

La dette intérieure de l’État avoisine aujourd’hui 18 000 milliards de dinars. Une partie provient du financement non conventionnel des années 2017–2020 ; une autre, des reprises de dettes pour soutenir certaines entreprises publiques. Ce chiffre impressionne, mais il ne constitue pas, isolément, un signal de faillite.

Tant que l’Algérie conserve une dette extérieure quasi nulle, un système bancaire structurellement liquide et une inflation sous contrôle, cette dette domestique reste gérable. Le véritable point de fragilité se situe ailleurs : dans la dynamique de la masse monétaire et dans la qualité de l’intermédiation bancaire.

Depuis plusieurs années, M1 augmente plus vite que l’économie réelle, et une part importante de la monnaie circule hors des circuits bancaires. Dans le même temps, le crédit réellement productif — celui qui finance équipements, maintenance industrielle, logistique ou transition énergétique — redémarre trop lentement. La Banque d’Algérie se retrouve avec une liquidité globale abondante, mais mal orientée : trop de cash, pas assez de transformation en projets utiles.

C’est cette configuration qui fragilise le dinar. Lorsque la monnaie circule plus vite que la production réelle qu’elle finance, la pression sur les prix et les taux de change augmente mécaniquement.

L’un des outils les plus simples et les plus puissants pour y remédier est la construction d’une courbe de taux en dinars claire, à partir d’échéances de cinq ans et plus, adossée à des émissions régulières de dettes souveraines, y compris de sukuk islamiques. Une telle courbe permettrait aux banques de mieux gérer leurs bilans, à la Banque centrale de transmettre plus efficacement ses décisions, et au marché de se repérer sur la valeur temps du dinar.

La dette intérieure, dans ce cadre, cesse d’être un monolithe inquiétant pour devenir un instrument de politique monétaire et de gestion de la liquidité. Là encore, la clé n’est pas le volume absolu, mais la façon dont il est piloté et expliqué.

Fiscalité : pourquoi les recettes n’augmentent pas comme elles le devraient

Contrairement à une idée répandue, l’État n’a pas fondé la Loi de finances 2026 sur une explosion des impôts. Le vrai problème fiscal du pays est structurel : un informel massif, une absence de facturation électronique, une traçabilité insuffisante des transactions, et une coordination encore imparfaite entre la DGI, les Douanes, la CNAS et l’ONS.

Aujourd’hui, une partie significative de l’économie fonctionne en dehors des radars : factures papier, écritures approximatives, crédits de TVA qui s’accumulent, déclarations sous-évaluées. Les amnisties fiscales à 10 % donnent l’illusion de soulager l’administration, mais elles envoient un message dangereux : celui qu’il vaut mieux attendre la prochaine régularisation que respecter la règle commune. Elles récompensent de fait le fraudeur et affaiblissent la justice fiscale.

L’expérience internationale est claire : dans des pays comparables, l’introduction de la facturation électronique obligatoire a permis de gagner entre 1 et 1,5 milliard de dollars de recettes supplémentaires par an, sans augmenter les taux d’imposition. La raison est simple : chaque transaction laisse une trace, les déductions fictives reculent, les crédits de TVA s’assainissent, et l’assiette fiscale réelle s’élargit.

Pour l’Algérie, la réforme décisive n’est donc pas une nouvelle taxe. C’est la traçabilité. Elle passe par des factures électroniques en B2B et B2G, par des retenues automatiques de TVA sur la commande publique, et par des sanctions administratives claires pour les opérateurs qui refusent d’entrer dans la transparence. C’est ce chantier qui permettra, à moyen terme, de financer le social sans étouffer la classe moyenne.

Un cap social maintenu malgré les tensions

Dans ce contexte, un point central doit être rappelé : malgré les tensions budgétaires et la hausse de la dette intérieure, l’État n’a pas renoncé à son cap social. Le Président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a annoncé de nouvelles augmentations pour 2026, touchant les salaires, l’allocation chômage, les bourses des étudiants, et possiblement les pensions de retraite, en fonction des moyens du pays.

Ces engagements signifient deux choses. D’abord, la trajectoire sociale reste assumée, même en présence de contraintes. Ensuite, le gouvernement parie sur une combinaison de croissance hors hydrocarbures et de modernisation fiscale pour rendre ce cap soutenable.

Ce choix est politiquement courageux. Il impose, en contrepartie, une vigilance accrue sur la cohérence entre ce que l’État promet et la façon dont il finance ces promesses. Plus la parole sociale est forte, plus la rigueur budgétaire et la clarté monétaire doivent suivre.

Trois décisions de cohérence pour 2026

Sans entrer dans un catalogue de réformes, trois décisions structurantes peuvent rétablir la cohérence sans toucher ni au social ni aux secteurs régaliens.

La première est la publication régulière du solde primaire hors hydrocarbures en dollars, assortie d’une note de sensibilité aux prix du pétrole et du gaz. C’est l’instrument qui permet de distinguer le déficit interne, financé en dinars, de la vraie contrainte externe. C’est aussi le signal le plus lisible pour les banques, les épargnants et les partenaires.

La deuxième est la généralisation de la facturation électronique, en priorité pour les transactions entre entreprises et pour la commande publique. C’est le moyen le plus efficace d’augmenter les recettes sans alourdir la fiscalité de la classe moyenne. Il ne s’agit pas d’inventer de nouveaux impôts, mais de faire en sorte que ceux qui doivent contribuer le fassent réellement.

La troisième est la réactivation d’une politique monétaire pleinement assumée, articulée autour d’un corridor de taux précis, d’un calendrier transparent d’émissions de titres souverains et d’une publication trimestrielle des données monétaires. Stabiliser M1, réduire le cash hors banques et donner au dinar une courbe de taux lisible : voilà le cœur de la crédibilité monétaire.

Ces mesures ne relèvent pas de l’austérité. Elles relèvent de la cohérence.

Ce que l’Algérie a déjà accompli

Il serait injuste de réduire le débat sur la Loi de finances 2026 à une simple inquiétude sur le déficit. L’Algérie a pris, depuis plusieurs années, des décisions que d’autres pays n’ont pas osé prendre : refuser l’endettement extérieur de confort, protéger le pouvoir d’achat dans un contexte mondial inflationniste, investir dans l’eau et l’énergie pour éviter des crises sociales majeures, poser les bases d’une transformation numérique de la fiscalité.

Ces acquis ne doivent ni être minimisés ni sacrifiés. Ils doivent être organisés dans un cadre plus clair, où le citoyen peut comprendre ce qui est financé, comment cela l’est, et avec quels risques. La question n’est pas de revenir sur le cap social et souverain, mais de lui donner des fondations comptables, monétaires et fiscales à la hauteur.

Conclusion – Une équation complexe, mais solvable

La situation financière de l’Algérie est exigeante, mais elle n’est pas désespérée. Le pays dispose de marges : une dette extérieure quasi nulle, des réserves de change encore confortables, un système bancaire liquide et un potentiel réel de gains fiscaux sans hausse de taux.

L’équation est complexe, mais solvable si trois conditions sont réunies : une discipline monétaire renforcée, des réformes fiscales effectivement appliquées, et la restauration de mécanismes de stabilisation qui rendent les chocs extérieurs supportables sans panique. À ces conditions, la souveraineté économique cesse d’être un slogan pour redevenir ce qu’elle aurait toujours dû être : la capacité d’un État à financer ses politiques internes sans fragiliser sa monnaie, à protéger ses citoyens sans hypothéquer son avenir, et à inspirer confiance plutôt que crainte.

L’Algérie a les moyens de réussir. Il s’agit désormais de transformer ces moyens en cohérence durable.


➡️ Pour une analyse détaillée, chiffrée et rédigée à l’intention des autorités financières, lire aussi : « Algérie 2026 — Restaurer la cohérence macro-financière : trois nœuds structurels et trois décisions exécutoires »


Ben Youcef Bedouani

Ben Youcef Bedouani

Analyste en finances publiques & géopolitique monétaire, Ben Youcef Bedouani décrypte les liens entre monnaie, énergie & souveraineté. Installé au Canada, il développe BYB Insights pour analyser les mutations du Sud global & leurs enjeux stratégiques

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