Le système monétaire international se recompose moins par rupture spectaculaire que par glissement cumulatif. D’un côté, l’économie américaine dépend de plus en plus d’un oligopole technologique dont la valorisation est portée par une bulle d’investissement dans l’intelligence artificielle. En 2025, sept grandes valeurs technologiques pèsent à elles seules près d’un tiers de la capitalisation boursière américaine, tandis que les investissements liés à l’IA et aux data centers représentent environ 4 % du PIB, mais 92 % de la croissance du PIB au premier semestre 2025.[1][2] Un choc sur cette bulle frapperait le dollar non seulement comme actif, mais comme pilier de la confiance dans la finance américaine.
De l’autre côté, les pays du Sud global ne se contentent plus d’observer. Sous l’impulsion de la Chine et des BRICS, ils participent à la montée en puissance d’un contre-système fondé sur le renminbi, sur de nouveaux rails de paiements (CIPS, système de paiements BRICS) et sur un usage croissant du RMB dans le financement du commerce et des infrastructures. La part du yuan dans le trade finance a plus que triplé en quelques années pour approcher 6–8 %, ce qui en fait désormais la deuxième monnaie de financement du commerce derrière le dollar, devant l’euro.[6] Parallèlement, le réseau CIPS couvre aujourd’hui plusieurs milliers d’entités bancaires offrant des services en renminbi dans 185 pays et territoires.[7]
L’Algérie offre un cas emblématique de cette transition incomplète : premier détenteur officiel d’or monétaire en Afrique, dotée de réserves proches de 70 milliards de dollars, elle demeure très exposée au dollar et n’a pas, à ce stade, explicité de stratégie de diversification monétaire. Elle illustre la situation d’un Sud global qui a commencé à se couvrir, mais reste, pour une large part, arrimé à une finance américaine de plus en plus instable.
« Les marchés peuvent rester irrationnels plus longtemps que vous ne pouvez rester solvable. » — John Maynard Keynes
I. Un dollar de plus en plus adossé à une bulle technologique
L’hégémonie du dollar a longtemps reposé sur une articulation simple : profondeur et liquidité des marchés financiers américains, rôle central de New York dans la formation des prix, statut de la dette publique américaine comme actif sans risque. Cette équation demeure, mais sa structure interne a changé. Une part croissante de la valorisation des marchés américains repose sur un petit noyau de valeurs technologiques liées à l’intelligence artificielle.
Fin 2025, sept grandes entreprises – Nvidia, Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta et Broadcom – représentent environ 30–32 % de la valeur du marché boursier américain.[1][2] Nvidia, au centre de la chaîne de valeur de l’IA, a brièvement approché une capitalisation de 5 000 milliards de dollars, soit un ordre de grandeur proche de 7 % de l’ensemble des actions cotées aux États-Unis. Cette concentration n’est pas seulement un phénomène boursier ; elle a des implications macroéconomiques directes.
Selon l’économiste Jason Furman, les investissements en équipements de traitement de l’information et en logiciels – largement tirés par l’IA et les data centers – ne représentent qu’environ 4 % du PIB américain, mais expliquent 92 % de la croissance du PIB au premier semestre 2025.[2] Sans ce flux d’investissement, la croissance américaine aurait été quasi stagnante. L’économie des États-Unis semble ainsi fonctionner sur une jambe artificielle : un cycle d’investissement IA qui soutient à la fois la croissance, les profits des grandes entreprises technologiques et, par ricochet, l’attractivité des actifs libellés en dollars.
Cette dynamique porte tous les signes d’un régime de bulle : corrélation extrême entre quelques valeurs et l’indice S&P 500, volatilité démesurée sur Nvidia et ses pairs, dépendance des profits projetés à des scénarios très optimistes d’adoption de l’IA. Les travaux du FMI et de la Réserve fédérale sur le rôle international du dollar montrent que la devise américaine reste prépondérante dans les réserves officielles (environ 58 % en 2024, contre plus de 70 % au début des années 2000), l’euro représentant autour de 20 % et le renminbi près de 2 %.[1][3] Mais cette stabilité apparente masque une réalité inconfortable : une part croissante de la demande mondiale d’actifs en dollars est canalisée vers des segments de marché extraordinairement sensibles aux révisions d’anticipations.
Le risque n’est pas tant celui d’un « effondrement du dollar » que celui d’un choc de confiance sur les actifs américains si la bulle IA devait éclater. Une correction brutale des valorisations technologiques – surtout si elle s’accompagnait d’une révision de la trajectoire de la politique budgétaire et monétaire des États-Unis – fragiliserait la perception de la dette publique américaine comme actif absolu de réserve. C’est précisément ce scénario que les grandes banques centrales du Sud cherchent, prudemment mais de plus en plus visiblement, à anticiper.
II. Le Sud global face au risque dollar
Les travaux d’UNCTAD sur la dette et le développement rappellent un fait que de nombreux décideurs du Sud global connaissent de manière empirique : chaque phase de resserrement monétaire de la Réserve fédérale se traduit par une hausse des coûts de service de la dette, par une volatilité accrue des flux de capitaux et, pour un nombre croissant de pays, par des difficultés à refinancer leurs obligations en devises fortes.[4] La combinaison d’un dollar fort, de taux américains élevés et d’un usage croissant des sanctions financières a transformé le billet vert en source de vulnérabilité systémique pour de nombreuses économies fragiles.
Face à ce risque, deux mouvements s’observent simultanément.
Le premier est l’accélération des achats d’or par les banques centrales, en particulier dans les économies émergentes : Chine, Inde, Turquie, pays du Golfe et plusieurs États du Sud ont accru leurs réserves d’or bien au-delà des tendances de la décennie précédente. Reuters souligne que, même si la part du dollar dans les réserves mondiales a légèrement rebondi fin 2024 (environ 57,8 %), la dynamique la plus visible concerne la réallocation vers l’or, souvent explicitement justifiée par la volonté de « diversifier hors dollar ».[5]
Le second mouvement, moins spectaculaire mais plus structurant, est la diversification monétaire. Les données consolidées de la Fed et du FMI indiquent que, malgré le maintien du dollar comme première devise de réserve, sa part a reculé d’environ 14 points de pourcentage en un quart de siècle, au profit de devises dites « non traditionnelles » (dollar canadien, dollar australien, won coréen, mais aussi renminbi).[1][3] Cette érosion est lente, mais elle est continue et, surtout, elle est tirée par les économies émergentes et en développement, qui disposent de marges de manœuvre limitées et ne peuvent plus se permettre d’importer autant de volatilité et de risque politique.
Pour un pays du Sud, rester intégralement adossé au dollar, c’est accepter que la politique économique nationale soit en partie dictée par :
◆ les cycles de la Fed ;
◆ la valorisation des actifs américains ;
◆ le risque, désormais bien réel, de sanctions financières et de gel d’avoirs.
La montée du renminbi et des mécanismes de paiements BRICS doit être interprétée dans ce contexte : non comme une croisade idéologique, mais comme une gestion active du risque dollar.
III. La construction progressive d’un système BRICS–RMB
L’internationalisation du renminbi ne se fait ni par décret ni par proclamation, mais par agrégation de décisions de financement et de commerce. Une note récente de la Réserve fédérale sur l’internationalisation de la monnaie chinoise souligne que, même si le RMB reste loin derrière le dollar, son rôle s’est nettement accru dans les règlements commerciaux, les émissions obligataires et les accords de swap, en particulier avec les économies émergentes.[6]
Trois tendances se dégagent.
La première concerne le trade finance. Selon les données compilées par SWIFT et analysées notamment par Asia House, la part du renminbi dans le financement du commerce a plus que triplé en quelques années pour atteindre environ 6–8 % des opérations, ce qui en fait désormais la deuxième devise de trade finance derrière le dollar, devant l’euro.[6] Cette progression est particulièrement marquée dans les relations commerciales entre la Chine et l’Asie du Sud-Est, mais aussi avec plusieurs pays africains et latino-américains qui cherchent à réduire leur exposition à la devise américaine.
La deuxième est l’essor des infrastructures de paiements en RMB. Le Cross-Border Interbank Payment System (CIPS), piloté par la Banque populaire de Chine, a connu une expansion extrêmement rapide : les données publiques indiquent qu’il permet, via ses participants directs et indirects, à plus de 4 800 institutions financières d’offrir des services transfrontaliers en renminbi dans 185 pays et territoires.[7] À cela s’ajoute le lancement, par les BRICS, d’un système de paiements dédié qui s’appuie largement sur le RMB et sur des monnaies locales, et vise explicitement à contourner les dépendances vis-à-vis de SWIFT et des banques correspondantes américaines.
La troisième tient au financement des États et des entreprises du Sud en RMB. Les données de la BRI et de la presse financière montrent que les prêts et investissements obligataires en renminbi détenus par les banques chinoises à l’étranger ont fortement augmenté au cours des cinq dernières années, pour atteindre plusieurs centaines de milliards de dollars d’équivalent.[6] Ce développement est particulièrement visible dans les prêts aux pays en développement et dans l’essor des émissions obligataires en RMB (panda bonds, dim sum bonds) par des États comme l’Indonésie, le Kazakhstan ou plusieurs émetteurs africains.[6]
Pour les débiteurs du Sud, l’intérêt est double : accéder à un financement souvent plus rapide, adossé à des projets d’infrastructure concrets, et réduire l’exposition au couple dollar/Fed. Pour Pékin et les BRICS, l’enjeu est symétrique : construire une zone de circulation financière où le renminbi devient une monnaie d’usage courant – pas nécessairement une devise de réserve universelle, mais l’ossature monétaire d’un espace eurasiatique et afro-asiatique en recomposition.
Comme l’a résumé Barry Eichengreen, à propos du statut international du dollar :
« The good news, such as it is, is that the fate of the dollar is in our hands, not those of the Chinese. » — Barry Eichengreen
Autrement dit : la remise en cause de la centralité du dollar découle d’abord des choix américains eux-mêmes ; les BRICS et le Sud global ne font qu’exploiter les marges ouvertes par cette vulnérabilisation auto-infligée.
Algérie – Où sont placées ses réserves de change ?
Au moment où le Sud global cherche à se prémunir d’un choc sur la finance américaine, le cas algérien est révélateur.
Les dernières évaluations du Fonds monétaire international situent les réserves internationales de l’Algérie autour de 67,8 milliards de dollars en 2024, soit l’équivalent d’environ 14 mois d’importations.[8] Ce volume place Alger dans une position de liquidité externe confortable en apparence.
La composition de ces réserves est, en revanche, beaucoup moins transparente. Un élément est bien documenté : l’or monétaire. Les données du World Gold Council, fondées sur les statistiques officielles rapportées au FMI, attribuent à l’Algérie un stock d’environ 173,6 tonnes d’or, ce qui en fait le premier détenteur officiel de réserves d’or en Afrique.[9] Aux cours récents, cela représente de l’ordre de 12 à 14 milliards de dollars, soit une part remarquablement élevée de l’actif de réserve pour un pays émergent. Cet or constitue un véritable amortisseur : actif sans risque de contrepartie, il échappe à la logique de sanction ou de gel des avoirs qui pèse désormais sur tout actif libellé dans une devise occidentale.
Pour le reste – c’est-à-dire la partie non or des réserves –, aucune source publique ne fournit la ventilation par devises. La base COFER du FMI regroupe la composition des réserves par monnaie, mais ne publie que des agrégats mondiaux : les données par pays sont explicitement présentées comme confidentielles.[3] On sait seulement qu’en 2024, le dollar représente encore autour de 58 % des réserves mondiales, l’euro environ 20 %, le yen et la livre autour de 5–6 % chacun, et le renminbi près de 2 %.[1][3]
Par analogie avec les autres exportateurs d’hydrocarbures, et compte tenu de la structure des échanges extérieurs algériens (recettes principalement en dollars, importations de biens d’équipement largement facturées en euros), il est raisonnable de considérer que la majeure partie des réserves non aurifères est libellée en USD, avec une composante significative en EUR et une exposition encore marginale au RMB. Sans chiffres publics, toute quantification plus précise serait spéculative.
Cette situation place l’Algérie dans une position ambiguë. D’un côté, sa forte position en or lui donne un bouclier partiel en cas de crise financière internationale ou de correction violente des marchés américains. De l’autre, tant que la Banque d’Algérie n’aura pas annoncé et assumé une stratégie de diversification monétaire explicite – par exemple via une montée graduelle des avoirs en euro, en renminbi ou en actifs réels non occidentaux –, le pays restera structurellement exposé aux cycles de la Fed, aux fluctuations du dollar et au risque politique inhérent à l’usage extraterritorial des sanctions financières.
L’Algérie illustre ainsi la situation de nombreux États du Sud : relativement mieux protégée que d’autres par sa couverture en or, mais encore enchevêtrée dans un système où la stabilité financière dépend de la durabilité d’une bulle technologique américaine.
IV. Deux rationalités qui s’opposent
Au fond, l’affrontement dollar / BRICS–RMB n’est pas d’abord un conflit de devises ; c’est un conflit de rationalités économiques.
La rationalité dominante du côté américain est celle d’une économie hyper-financiarisée, où la valeur boursière et la demande mondiale d’actifs en dollars s’alignent sur la trajectoire d’un petit nombre d’entreprises technologiques. La Fed elle-même, dans son analyse du rôle international du dollar, souligne que la prééminence de celui-ci reste « largement intacte », tout en reconnaissant une montée des devises non traditionnelles et du renminbi dans certains segments.[1] Mais cette stabilité relative repose sur un environnement macroéconomique où les marchés acceptent des valorisations qui intègrent, de manière implicite, des hypothèses extrêmement optimistes sur les rendements futurs de l’IA.
La rationalité émergente du côté BRICS et du Sud global est d’une autre nature. Elle cherche à réancrer la finance dans les flux réels : commerce, infrastructures, énergie, matières premières, industrialisation. Les accords de swap, les prêts en renminbi, les projets financés par la Nouvelle Banque de Développement ou par les grandes banques chinoises ne visent pas à substituer une bulle à une autre, mais à offrir une alternative fonctionnelle à des pays qui ne veulent plus voir leurs bilans extérieurs broyés à chaque cycle de resserrement de la Fed.
Pour de nombreux gouvernements du Sud, la question n’est plus de choisir un camp, mais de réduire le degré d’asymétrie. Il s’agit de continuer à utiliser le dollar lorsque c’est nécessaire – pour les marchés de matières premières, pour certaines émissions obligataires, pour des transactions financières spécifiques – tout en construisant des marges de manœuvre en renminbi, en monnaies locales et en or. La multipolarité monétaire, sous cet angle, n’est pas une théorie ; c’est une pratique cumulative de gestion des risques.
Conclusion – La fin du monopole, pas la fin du dollar
Le dollar ne disparaîtra pas demain. Les travaux les plus sérieux, y compris ceux de la Fed et de plusieurs groupes de réflexion internationaux, convergent sur l’idée que la devise américaine restera, pour la décennie à venir, la première monnaie de réserve, de facturation et de financement international.[1][3][10] Mais ce statut s’exerce désormais dans un environnement profondément transformé.
D’une part, la base réelle de l’hégémonie américaine s’est fragilisée : sur le plan intérieur, la croissance dépend de plus en plus d’un segment étroit, celui des investissements IA et des grandes plateformes technologiques ; sur le plan externe, les guerres commerciales, l’usage extraterritorial des sanctions et la multiplication des crises de dette dans le Sud ont mis en lumière le coût, pour le reste du monde, de la centralité du dollar.
D’autre part, une architecture parallèle se met en place, centrée sur le renminbi et les mécanismes de paiements BRICS. Cette architecture n’a pas vocation, à court terme, à remplacer Wall Street ou à faire du yuan une monnaie de réserve globale ; elle cherche à fournir au Sud global ce qui lui a toujours manqué : un espace de circulation financière moins vulnérable aux décisions de Washington et aux cycles spéculatifs des marchés américains.
Pour les pays du Sud, la question stratégique est donc la suivante : jusqu’où peuvent-ils diversifier hors du dollar sans déclencher de représailles financières, ni fragiliser leur propre stabilité interne ? Le cas algérien, avec ses importantes réserves d’or mais sa dépendance persistante aux actifs en dollars, montre qu’il est possible de réduire partiellement le risque sans l’éliminer. Mais il montre aussi que l’inaction – l’absence de stratégie claire de diversification – revient à parier, une fois de plus, sur la capacité du système américain à absorber ses propres excès.
L’histoire économique est rarement clémente avec ce type de paris. Le Sud global n’assiste pas passivement au tournant actuel : il expérimente, à travers les BRICS, CIPS, les swaps en RMB et l’accumulation d’or, une sortie graduelle d’un système qui a longtemps fait de lui un régleur de crises venues d’ailleurs. Si la bulle IA devait éclater, ce sont précisément ces marges alternatives qui distingueront les pays qui subissent le choc de ceux qui l’absorbent.
Références
[1] Federal Reserve, The International Role of the U.S. Dollar – 2025 Edition, Board of Governors of the Federal Reserve System, 18 juillet 2025.
[2] Jason Furman, données et analyses sur la contribution des investissements IA à la croissance américaine, citées dans Financial Times, Investopedia et Business Insider, 2025.
[3] IMF, Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves (COFER), données Q1–Q2 2025 ; Eichengreen B., The Stealth Erosion of Dollar Dominance, IMF Working Paper, 2022.
[4] UNCTAD, Trade and Development Report / Update 2024, Nations Unies, Genève, 2024.
[5] Reuters, « Percent of global FX reserves in dollars ticks up, amounts fall, IMF data shows », 31 mars 2025.
[6] SWIFT & Asia House, rapports sur l’utilisation du RMB dans le trade finance, 2023–2024 ; Federal Reserve, Internationalization of the Chinese renminbi: progress and outlook, 30 août 2024.
[7] CIPS Co. Ltd, données publiques sur la couverture géographique de CIPS, reprises notamment par The Asset, 2024.
[8] FMI, « IMF Staff Completes 2025 Article IV Mission to Algeria », Communiqué de presse n° 25/226, 30 juin 2025.
[9] World Gold Council, Gold reserves by country, données 2025 (stock d’or officiel de l’Algérie).
[10] Barry Eichengreen, Exorbitant Privilege: The Rise and Fall of the Dollar and the Future of the International Monetary System, Oxford University Press, 2011.