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Virage vert européen : l’Algérie face au piège énergétique américain

Entre Washington et Bruxelles, l’Algérie se retrouve au cœur d’une bataille géoéconomique où chaque contrat devient un test de souveraineté.

Virage vert européen : l’Algérie face au piège énergétique américain
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Le Green Deal européen et la transition post-carbone redessinent les équilibres énergétiques. Entre Washington et Bruxelles, l’Algérie se retrouve au cœur d’une bataille géoéconomique où chaque contrat devient un test de souveraineté.

Un peuple qui défend sa dignité et sa liberté est invincible.
— Nelson Mandela, Rivonia (1964)


1 | L’Europe en quête d’énergie propre, mais pas encore libérée du gaz

L’Union européenne s’est fixée des objectifs ambitieux : réduire sa consommation de gaz de 35 % d’ici 2030 et de 90 % d’ici 2045, selon le Green Deal et le plan REPowerEU.
Mais en pratique, Bruxelles reste dépendante du gaz pour stabiliser ses réseaux : retards du nucléaire, limites technologiques de l’hydrogène vert, déficit d’interconnexions électriques.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, le gaz restera indispensable au moins jusqu’au milieu des années 2030.

C’est dans cette fenêtre stratégique (2025-2035) que les majors américaines Chevron et ExxonMobil misent sur l’Algérie.
Leur pari : profiter du délai qu’il faudra à l’Europe pour verdir son mix énergétique afin de substituer le gaz russe par un gaz sous influence américaine.


2 | L’Algérie, entre opportunité et risque de dépendance

Les États-Unis multiplient les pressions diplomatiques pour verrouiller l’axe Algérie–Europe du Sud.
Au-delà de l’économie, il s’agit d’un dispositif stratégique : arrimer Alger à l’architecture énergétique transatlantique, contrer la Russie et neutraliser toute alternative portée par les BRICS ou l’OPEP+.

L’entrée de Chevron et ExxonMobil, déjà actives dans le bassin d’Ahnet et sur les permis offshore, vise à installer des positions à long terme.
Mais derrière l’investissement, se profile un risque : la perte d’autonomie contractuelle.


3 | Clauses contractuelles : le vrai piège

Trois catégories de clauses menacent directement la souveraineté :

À cela s’ajoutent les clauses de confidentialité et l’absence de transfert technologique obligatoire.
Sans correctifs, Sonatrach risque d’être réduite à un rôle d’opérateur technique, dépendant des financements et du savoir-faire étrangers.


Les nations ne deviennent puissantes que lorsqu’elles transforment leurs ressources naturelles en institutions fortes.
— Joseph E. Stiglitz


4 | Les fragilités internes accentuent les pressions

Malgré une croissance hors hydrocarbures de 4,8 % en 2024, l’économie algérienne reste vulnérable aux chocs externes : volatilité des prix, déficits budgétaires, sécheresses et tensions sociales.
Une dépendance accrue aux majors américaines pourrait aggraver la fragilité budgétaire, surtout si les revenus du gaz de schiste sont captés par des contrats déséquilibrés ou liés à des marchés spot instables.

Cette situation renforce la nécessité de conditionner tout partenariat à des retombées tangibles pour le tissu productif national : emplois, formation, transfert technologique.


5 | Vers une doctrine de souveraineté verte

Depuis 2022, Alger tente d’équilibrer ses partenariats :

Ces initiatives élargissent l’espace de négociation.
Mais elles n’auront d’impact que si elles s’inscrivent dans une doctrine explicite de souveraineté énergétique, imposant :

  1. des contreparties industrielles ;
  2. des transferts de technologies ;
  3. des obligations de formation nationale ;
  4. des normes environnementales strictes.

Conclusion : souveraineté héritée, souveraineté à défendre

L’enjeu n’est pas de choisir entre Chevron et ExxonMobil, mais de définir les règles du partenariat.
Les investissements étrangers ne sont pas une menace s’ils sont enchâssés dans une gouvernance transparente, associant institutions de contrôle et société civile.

À l’ère du virage vert européen, chaque clause pèsera pour des décennies.
Si l’Algérie impose ses conditions, elle consolidera sa place de pivot énergétique indépendant en Méditerranée.
Si elle cède, elle deviendra un simple relais des intérêts transatlantiques.

La souveraineté énergétique, prolongement naturel de l’indépendance politique de 1962, se défend aujourd’hui par le droit et la transparence.
C’est moins un choix qu’une exigence vitale : au-delà des ressources, il s’agit de dignité nationale et de survie géopolitique.


Références

  1. Commission européenne, The European Green Deal, 2019.
  2. Commission européenne, REPowerEU Plan, 2022.
  3. International Energy Agency, World Energy Outlook 2023.
  4. Deloitte, Time-to-First-Gas Benchmarks in MENA, 2022.
  5. Bloomberg, Algeria Nears Deals With Exxon and Chevron, mai 2023.
  6. U.S. Department of Energy, Strategic Outlook on Mediterranean Energy Corridors, 2024.
  7. IMF, Stabilization Clauses and Their Fiscal Impact, 2023.
  8. Banque d’Algérie, Bulletin économique trimestriel, 2024.
  9. MEDREG, North Africa–Europe Interconnection Study, 2023.

Tags : energie strategie europe etats-unis souverainete algerie

Ben Youcef Bedouani

Ben Youcef Bedouani

Analyste en finances publiques & géopolitique monétaire, Ben Youcef Bedouani décrypte les liens entre monnaie, énergie & souveraineté. Installé au Canada, il développe BYB Insights pour analyser les mutations du Sud global & leurs enjeux stratégiques

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